« Chaque année, quand le Département d’État publie ses données sur les visas non-immigrants, je les analyse ligne par ligne, particulièrement pour le E-2. Ce sont les données les plus fiables disponibles pour comprendre comment le programme évolue, quels consulats sont actifs, et quelle est la réalité du marché pour mes clients. Les chiffres de 2025 sont instructifs. Ils racontent une histoire plus nuancée que la baisse de 7,8 % ne le suggère à première vue. »
– Marcelle Poirier, Avocate en Immigration · Miami Beach, Floride

Le Département d’État américain a publié ses données officielles sur les visas non-immigrants pour l’année fiscale 2025 (octobre 2024 – septembre 2025). Pour le programme E-2, les chiffres ont surpris une partie de l’industrie : 51 047 visas délivrés, soit une baisse de 7,8 % par rapport au record de 55 324 atteint en FY2024.

La réaction instinctive face à une baisse annuelle est d’y voir un signal négatif. Ce serait une erreur d’interprétation. Cet article met ces données en perspective, avec la série historique complète, les dynamiques par pays, les spécificités du marché consulaire, et ce que cela signifie concrètement pour un investisseur européen ou canadien qui envisage un E-2 en 2026.

 

1. Le visa E-2 en bref

Le visa E-2 (Treaty Investor) est un visa non-immigrant américain qui permet au ressortissant d’un pays ayant signé un traité de commerce et de navigation avec les États-Unis d’entrer sur le territoire américain pour y investir dans une entreprise commerciale et la diriger.

Contrairement au visa EB-5 qui vise la résidence permanente (Green Card), le visa E-2 est temporaire mais indéfiniment renouvelable. Il est idéal pour les entrepreneurs qui souhaitent créer ou acquérir une entreprise aux États-Unis et y vivre pendant qu’ils la développent, sans engager les montants plus élevés de l’EB-5.

Les critères fondamentaux

  • Être ressortissant d’un pays signataire du traité,  la France et le Canada figurent parmi les pays éligibles
  • Avoir investi ou être en cours d’investissement d’un montant « substantiel » dans une entreprise américaine active (aucun minimum légal fixé, mais généralement entre 100 000 $ et 300 000 $ en pratique)
  • L’investissement doit représenter une proportion significative du coût total de l’entreprise
  • L’entreprise doit être réelle et opérationnelle, pas marginale. Elle doit créer de la valeur économique au-delà du seul soutien du demandeur et de sa famille
  • Le demandeur doit exercer un rôle de direction ou de gestion

Les avantages spécifiques pour les Français

Depuis novembre 2023, la France et les États-Unis ont étendu la durée de validité des visas E pour les investisseurs français : les titulaires d’un E-2 obtenu en France bénéficient désormais d’une période de validité de 4 ans avec entrées multiples. Cette extension, négociée lors de la visite d’État du président Macron en décembre 2022, représente un avantage opérationnel significatif pour les entrepreneurs français.

Les ressortissants canadiens, eux, bénéficient d’une validité de 60 mois (5 ans) pour leur visa E-2, l’une des durées les plus longues accordées par les États-Unis dans cette catégorie.

 

2. Lire les données 2025 avec honnêteté : ni alarmisme ni naïveté

La baisse de 7,8 % en contexte

Oui, le programme E-2 a délivré 4 277 visas de moins en 2025 qu’en 2024. Mais pour interpréter ce chiffre correctement, il faut le placer dans la série historique complète.

2024 était un record absolu. 2023 était, lui-même, la deuxième meilleure année jamais enregistrée. 2025 s’établit comme la troisième meilleure année de l’histoire du programme, 17,9 % au-dessus du niveau pré-COVID de 2019, et plus du double du plancher de 2020 (23 493 visas) au plus fort des restrictions sanitaires.

La réalité statistique est la suivante : 2025 est une normalisation après deux années de demande exceptionnellement élevée, pas le début d’un déclin structurel. La demande post-COVID s’était concentrée sur 2023 et 2024. Une partie de ce pic de demande a été absorbée, et 2025 reflète un retour vers un niveau toujours historiquement élevé.

La moyenne décennale du programme E-2 sur FY2016–FY2025 est d’environ 43 600 visas par an. FY2025, avec 51 047 délivrances, est 17 % au-dessus de cette moyenne. Un programme « en baisse » à 17 % au-dessus de sa propre moyenne décennale reste un programme très actif.

 

3. Analyse par pays : qui progresse, qui recule, et pourquoi

Les données globales du programme E-2 masquent des dynamiques nationales très contrastées. Le Département d’État ne publie pas de taux d’approbation par pays, il publie uniquement des chiffres de délivrances. Ce que ces chiffres révèlent est instructif.

Le Top 5 des pays émetteurs en FY2025

  1. Japon: 15 367 visas délivrés (30,1 % du total mondial, leader incontesté depuis des décennies)
  2. Canada: 6 779 visas délivrés (forte croissance sur 10 ans depuis 3 004 en 2016)
  3. Corée du Sud: 5 359 visas délivrés (plus de 165 % de croissance depuis 2016)
  4. Allemagne: 3 271 visas délivrés
  5. Taïwan: 2 137 visas délivrés (record de croissance sur 10 ans : + 362 % depuis 2016)

La France : une dynamique particulièrement favorable

La France n’est pas dans le Top 5 des volumes absolus, mais c’est l’un des marchés E-2 les plus dynamiques d’Europe en matière de croissance relative. En 2024, la France a enregistré une croissance de 26 % par rapport à l’année précédente, l’une des progressions les plus marquées parmi les pays européens. Cette dynamique s’explique par plusieurs facteurs convergents :

  • La nouvelle validité de 4 ans des visas E pour les Français (depuis novembre 2023) rend le programme plus attractif opérationnellement
  • L’instabilité économique et fiscale en France pousse davantage d’entrepreneurs vers des alternatives internationales
  • La communauté française aux États-Unis, et à Miami en particulier, crée un réseau de référence de plus en plus visible
  • Le consulat américain à Paris traite un volume croissant de dossiers E-2, développant ainsi une expertise consulaire spécialisée

Le Canada : une position structurellement solide

Avec 6 779 délivrances en FY2025, le Canada est le deuxième pays émetteur mondial de visas E-2, loin devant l’Allemagne et la Corée du Sud. La croissance canadienne est régulière : de 3 004 visas en 2016 à 6 779 en 2025, une hausse de 126 % en dix ans. Les Québécois représentent une part significative de cette dynamique, portés par l’attrait du marché américain et par la facilité relative du processus consulaire à Toronto.

Les pays en recul : Allemagne, Royaume-Uni, Mexique

En revanche, certains pays affichent des baisses significatives sur la décennie : l’Allemagne a perdu 24 % de ses délivrances depuis 2016 (de 4 329 à 3 271), le Royaume-Uni 28 % (de 2 969 à 2 140), et le Mexique 34 % (de 2 621 à 1 739). Ces baisses reflètent davantage des changements dans les comportements d’investissement, certains profils mexicains se tournant vers le EB-5 ou le L-1, qu’une dégradation du programme lui-même.

La baisse de volumes pour certains pays n’affecte pas l’éligibilité de leurs ressortissants au programme E-2. Le traité de commerce entre les États-Unis et ces pays reste en vigueur. Ce sont les comportements des investisseurs, et non les règles du programme, qui changent.

 

4. Que signifie vraiment un « taux d’approbation » E-2 ?

C’est l’une des questions les plus fréquentes que je reçois en consultation, et l’une de celles qui génèrent le plus de confusion. La réponse mérite une clarification soigneuse.

Ce que le Département d’État publie, et ce qu’il ne publie pas

Le Rapport annuel du Bureau des visas (Report of the Visa Office) publie le nombre de visas E-2 délivrés par pays et par poste consulaire. Ce qu’il ne publie pas, c’est le nombre de demandes refusées, ni le taux global d’approbation par nationalité.

Pour avoir une idée des taux d’approbation, il faut se tourner vers les données USCIS sur les changements de statut (COS), c’est-à-dire les demandes E-2 déposées aux États-Unis par des personnes déjà présentes sur le territoire. L’USCIS indique que les taux d’approbation E-2 ont historiquement dépassé 90 % pour les dossiers bien préparés.

Pourquoi les données globales peuvent être trompeuses

Le programme E-2 est traité dans plus de 70 postes consulaires américains à travers le monde. Chaque consulat a ses propres standards opérationnels, ses propres pratiques d’entretien, et son propre niveau d’expérience avec les dossiers E-2.

Un taux d’approbation global pour « la France » ou « le Canada » ne dit rien sur votre consulat spécifique, Paris ou Lyon ou Marseille pour la France, Toronto ou Montréal ou Vancouver pour le Canada. Et aucun taux national ne prédit le résultat de votre dossier individuel.

Ce qui détermine vraiment le résultat de votre demande

  • La qualité et la crédibilité de votre business plan, c’est le document central de toute demande E-2
  • La preuve que l’investissement est « substantiel » et « at risk » (réellement engagé dans l’entreprise)
  • La démonstration que l’entreprise n’est pas marginale, elle doit générer de la valeur économique au-delà du seul soutien du demandeur
  • La traçabilité complète de la source des fonds investis
  • La cohérence entre le profil du demandeur et le type d’entreprise
  • La préparation à l’entretien consulaire, ce que l’agent constate in situ

Les statistiques nationales donnent un contexte de marché. Elles ne prédisent pas votre résultat individuel. Un dossier bien construit par un avocat expérimenté reste votre meilleure garantie, quelle que soit la tendance annuelle des données.

 

5. Pourquoi la baisse de 2025 ? Les facteurs explicatifs

Une baisse de 7,8 % d’une année sur l’autre mérite une explication. Plusieurs facteurs ont probablement contribué à ce recul, aucun ne traduit un affaiblissement structurel du programme.

Facteur 1: La normalisation après deux années de surcharge post-COVID

2023 et 2024 ont été des années exceptionnelles portées par la demande accumulée pendant les deux années de fermeture ou de fonctionnement réduit des consulats (2020 et 2021). Cette demande différée s’est concentrée sur deux années, créant un pic artificiel. 2025 marque le retour à une demande plus organique, plus proche de la tendance long terme du programme.

Facteur 2: Le contexte politique et migratoire américain

L’entrée en fonctions de l’administration Trump en janvier 2025 a introduit une incertitude pour certains demandeurs de visas non-immigrants, notamment dans les pays où les entrepreneurs sont sensibles aux signaux politiques. Certains investisseurs ont pu reporter leur demande dans l’attente de clarifications sur les nouvelles politiques consulaires.

Cela dit, le visa E-2 est ancré dans des traités bilatéraux que le président ne peut pas modifier unilatéralement. L’incertitude politique a pu freiner certaines candidatures à court terme sans remettre en cause le cadre légal du programme.

Facteur 3: Les délais de traitement consulaires

Depuis septembre 2025, l’ambassade américaine en France a modifié ses procédures : tous les demandeurs de visa non-immigrant, y compris ceux de moins de 14 ans et de plus de 79 ans, doivent désormais être présents le jour de l’entretien. Cette obligation de présence physique a pu allonger les délais de rendez-vous et décaler certaines délivrances d’un exercice fiscal à l’autre.

Facteur 4: Une redistribution vers d’autres catégories

Pour certains profils d’investisseurs, notamment mexicains et européens, un glissement partiel vers les voies EB-5 (pour ceux qui visent la résidence permanente) ou L-1 (pour les transferts de cadres intracompagnie) explique une partie de la baisse de volume E-2 sans traduire une perte d’intérêt pour le marché américain.

Sources et références

Toutes les données chiffrées de cet article sont issues de sources officielles. Aucune source ne provient d’un cabinet juridique concurrent.

  1. Département d’État américain – Report of the Visa Office, Table XVI (Nonimmigrant Visas Issued by Classification), 2016–2025 travel.state.gov/content/travel/en/legal/visa-law0/visa-statistics/annual-reports.html 
  2. Département d’État américain – Nonimmigrant Visa Statistics (données mensuelles et annuelles) travel.state.gov/content/travel/en/legal/visa-law0/visa-statistics/nonimmigrant-visa-statistics.html 
  3. USCIS – E-2 Treaty Investors (critères officiels du programme) uscis.gov/working-in-the-united-states/temporary-workers/e-2-treaty-investors 
  4. Ambassade américaine en France – Treaty Investor (E-2) Visas (procédures consulaires, mise à jour sept. 2025)
    fr.usembassy.gov/visas/treaty-investor-e-2-visas 
  5. Ambassade de France à Boston – Extension de validité des visas E-1/E-2 pour les investisseurs français (nov. 2023) boston.consulfrance.org/united-states-france-period-of-validity-extended-for-treaty-investor-and-treaty 
  6. Département d’État – Données 2025 par pays, analyse complète (visafranchise.com, source : Report of the Visa Office Table XVI)
    visafranchise.com/blog/e2-visa-approvals 
  7. USA Launchpad – E-2 Visa Issuance Trends by Country (2023 vs 2024) usalaunchpad.com/e-2-visa-issuance-trends-by-country-fy-2023-vs-fy-2024 

 

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*Notice: Marcelle Poirier est membre du Barreau de la Floride et n’est pas membre des barreaux de Montréal, du Québec ou de Paris.

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